![]() La programmation de cette saison 2010-2011 est la dernière des dix-huit que j’ai eu le plaisir de réaliser à la direction de la Scène Nationale de Poitiers. Toutes ont été faites pour satisfaire aussi bien le plaisir des sens que le désir de sens que nous recherchons tous dans la fréquentation de la création artistique contemporaine qui sait être tout à la fois jubilatoire et grave. Pour cette dernière campagne de communication, j’ai voulu aussi témoigner de l’inquiétude de notre profession sur l’avenir de la vie culturelle en France. Nous croyons sincèrement que le temps est venu de faire de la résistance pour défendre une certaine idée de la culture, c’est pourquoi nous vous disons :
SAUVONS L’HUMAIN Sauver la planète, n’est-ce pas en premier lieu sauver l’humanité de son incapacité à prendre soin d’elle-même ?
Sauver l’humain c’est préserver ce qui nous différencie des autres espèces : exercer notre libre arbitre, choisir les valeurs que nous privilégions pour nous construire en tant qu’individu et en tant qu’être social vivant en collectivité.
Les savoir-faire et les savoir-être accumulés depuis l’aube de l’humanité ont forgé des civilisations et des cultures dont nous sommes les héritiers. Chaque génération invente l’humanité de demain et les valeurs qui seront les siennes. Les générations qui nous ont précédés ont inventé la démocratie, une forme de gouvernement qui exige un peuple aux valeurs et à l’intelligence collective nourries par l’éducation, la connaissance, la création artistique et la culture, la plus exigeante qui soit.
Aujourd’hui, comme le dit Fred Vargas, nous sommes en plein gâchis écologique : « Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal…» (1). C’est en effet très inquiétant, ce qui l’est tout autant, et elle le dit aussi, c’est l’impossibilité dans laquelle nous sommes de réformer nos modes de gestion du monde pour assurer un développement durable de la planète et procurer une richesse de vie à chacun de ses habitants, ce qui est loin d’être le cas, y compris dans nos pays dits développés.
Pour sortir de l’impasse où nous sommes, alors que « de plus en plus de citoyens se détournent de l’exercice de la démocratie et que le chacun pour soi a remplacé l’envie de vivre ensemble » *, il nous faut faire preuve d’une grande imagination pour inventer de nouvelles façons de réfléchir et d’agir dans la collectivité. Pour toutes ces raisons, les artistes et toutes les professions du secteur de l’art et de la culture sont très inquiets de l’avenir qui s’annonce et nous nous sentons donc en solidarité avec les métiers de l’éducation qui se battent pour une formation de l’être humain et non son adaptation à l’acheter-vendre… » (2). La Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) et la réforme des collectivités territoriales organisent de fait, la REGRESSION de nos missions de Service public. Si nous n’y prenons garde, Villes, Départements, Régions seront tentées, en ces temps de crise, de suivre la même pente que l’Etat et réduiront leurs subventions. De nombreux exemples existent déjà. Pour toutes ces raisons : la culture est en grand danger. L’humanité a inventé, il y a peu, les droits de l’homme comme valeur universelle. Nous devons aujourd’hui inventer les devoirs universels de l’humanité envers elle-même et la planète pour imaginer ensuite les moyens de leurs mises en œuvre dans la société. Les Scènes Nationales sont, en effet, les héritières des MAISONS DE LA CULTURE créées par André Malraux. La charte des missions de service public (1998) qui leur a été confiée par le Ministère de la Culture affirme que « l’engagement de l’Etat en faveur de l’art et de la culture relève d’abord d’une conception et d’une exigence de la démocratie et que ces établissements doivent favoriser l’accès de tous aux œuvres de l’art comme aux pratiques culturelles afin de nourrir le débat collectif et la vie sociale d’une présence forte de la création artistique… » Car, en effet, « …l’art a comme fonction de décomposer tous les savoirs de la société afin qu’ils puissent se renouveler. Il est création du nouveau sur les ruines de l’ancien… La société a besoin d'imaginer les choses d'une façon qui lui permette de survivre. Ainsi, elle crée les représentations du monde qui lui sont nécessaires… » (3). La programmation des spectacles et l’action culturelle, que nous menons autour, n’ont d’autres raisons d’être que de donner à voir et à entendre au public le plus large les œuvres les plus novatrices afin que les artistes puissent remplir leur fonction : être des agents de la transformation de la culture et devenir une source d’inspiration privilégiée de l’imaginaire de nos contemporains, notamment de ceux qui sont en charge de la gouvernance du monde à tous les niveaux de responsabilité. Aujourd’hui, à l’heure de mon départ, et malgré mes inquiétudes pour l’avenir, je suis sûr que Jérôme Lecardeur, qui me succèdera en octobre, et toute l’équipe du TAP sauront mener à bien ces missions, comme Bernard Fleury, aujourd’hui directeur du Théâtre du Maillon à Strasbourg, l’avait déjà fait avant moi. * médiateur de la République – juin 2010 Vous pouvez télécharger les références : (1) Fred Vargas, Archéologue et Ecrivain, 28 janvier 2009, « La 3ème Révolution : Nous y sommes » Texte écrit en signe de soutien à Europe Ecologie. (2) Jacques Rebotier, Compositeur, Ecrivain, Metteur en scène, 30 juin 2003 - Texte écrit en signe de soutien au mouvement des intermittents de 2003. (3) Alain Françon, Metteur en scène et Michel Vittoz, Dramaturge : « Pourquoi l’art doit entrer à l’école » – Article Libération, mars 2007 |







